L’origine de la devise du Québec : Je me souviens

Le logo du 100e anniversaire de la Confédération canadienne (1967)
Le logo du 100e anniversaire de la Confédération canadienne (1967)

Le 26 mai 1868, soit un an après la Confédération canadienne, le Québec reçoit en même temps que les autres provinces un blason par un brevet royal de la reine Victoria. Il se blasonne alors ainsi :

« D’or à la fasce de gueules chargé d’un léopard d’or armé et lampassé d’azur, accompagné au chef de deux fleur de lis d’azur et à la pointe de une branche d’érable à sucre à triple feuille de sinople, aux nervures du champ. »

Les fleurs de lys symbolise la première colonisation du territoire du Québec par les Français, le lion est issu des armoiries britanniques et les feuilles d’érable sont un symbole du Canada.

En 1939, le secrétaire de la province recommande l’adoption de nouvelles armes afin de « les rendre conformes aux données historiques et héraldiques de la province ; que les différents ministères et services de l’administration de cette province emploient un seul et unique blason ; qu’il est opportun que ce blason soit représenté sur toutes les publications officielles ». À la suite d’une étude de l’héraldiste Maurice Brodeur, le gouvernement du Québec modifie les armoiries et le blason est le suivant :

« Tiercé en fasce; d’azur, à trois fleurs-de-lis d’or; de gueules, à un léopard d’or, armé et lampassé d’azur; d’or, à une branche d’érable à sucre à triple feuille de sinople, aux nervures du champ. Timbré de la couronne royale. Sous l’écu, un listel d’argent bordé d’azur portant la devise JE ME SOUVIENS du même. »

Le premier champ est ainsi modifié : d’or aux deux fleurs de lys d’azur il devient d’azur aux trois fleurs de lys d’or, de manière plus conforme aux anciennes armoiries de France. Les armoiries sont en outre dotées d’éléments extérieurs : une couronne et une devise. Contrairement aux autres provinces, cette modification a lieu par décret, sans en référer aux autorités britanniques.

L’écu prend généralement la forme d’un écu français moderne. Les fleurs de lys, au nombre de trois depuis 1939, rappelle la Nouvelle-France et sont également présentes sur le drapeau québécois. Le léopard rappelle armoiries britanniques et les feuilles d’érable sont un symbole commun au Haut et au Bas-Canada, repris dans les armoiries du Canada. La couronne est celle dite des Tudor, qui était couramment utilisée dans les armoiries de l’Empire britannique jusqu’au règne d’Elizabeth II. La devise du Québec « Je me souviens » est apposée, en dessous sur un bandeau blanc.

La devise du Québec : Je me souviens

En 1883, Eugène-Étienne Taché, commissaire adjoint des terres de la Couronne et architecte de l’hôtel du Parlement, fait graver dans la pierre la phrase Je me souviens juste en dessous des armoiries du Québec offertes par la reine Victoria en 1868, qui se trouvaient au-dessus de la porte principale. Au début des années 1960, lors de travaux de rénovation, on sculptera les armoiries adoptées par le gouvernement du Québec en décembre 1939, accompagnées de la devise. Cet appel à se souvenir s’inscrit dans le concept architectural de la façade du parlement. On y trouve 26 statues de figures marquantes de l’histoire (de la Nouvelle-France à la Confédération canadienne).

La devise est employée officiellement par le gouvernement du Québec dès la fin du XIXe siècle, bien que les anciennes armoiries elles-mêmes ne l’arborent qu’en 1915, sur la page-titre des lois du Québec de cette année-là et sur la page-titre de la Gazette officielle du Québec, à partir du 12 août 1916.

Eugène-Étienne Taché ne semble pas avoir laissé de document mentionnant de façon explicite le sens de la devise. Il a cependant écrit une lettre à Siméon Le Sage, commissaire adjoint des Travaux publics, datée du 9 avril 1883, expliquant ce qu’il désirait accomplir au moyen des statues sur la façade de l’édifice parlementaire. Tout autour du parlement, l’œil aperçoit 24 statues de personnages historiques. À l’origine, elles comprenaient des fondateurs (Jacques Cartier, Samuel de Champlain et Maisonneuve), des ecclésiastiques (Laval, Brébeuf, Marquette et Olier), des militaires (Frontenac, Wolfe, Montcalm et Levis), des Amérindiens, des gouverneurs français (Argenson, Tracy, Callières, Montmagny, Aillesbout et Vaudreuil) et, dans les mots de Taché, « quelques gouverneurs anglais les plus sympathiques à notre nationalité » (Murray, Dorchester, Prevost et Bagot) et Lord Elgin, à qui on accorde une place spéciale car on lui attribuait un rôle important dans l’obtention du « gouvernement responsable ». Taché laisse intentionnellement des espaces vides afin de permettre aux générations futures d’ajouter leurs propres statues.

Ses contemporains ne semblent pas avoir eu de difficulté à interpréter la signification de la devise. Les premières interprétations du sens de la devise que l’on puisse citer sont celles de l’historien Thomas Chapais et du fonctionnaire Ernest Gagnon.

Thomas Chapais, dans un discours donné à l’occasion du dévoilement d’une statue en bronze à la mémoire du duc de Lévis, le 24 juin 1895, dit : « […] la province de Québec a une devise dont elle est fière et qu’elle aime à graver au fronton de ses monuments et de ses palais. Cette devise n’a que trois mots : « Je me souviens » ; mais ces trois mots, dans leur simple laconisme, valent le plus éloquent discours. Oui, nous nous souvenons. Nous nous souvenons du passé et de ses leçons, du passé et de ses malheurs, du passé et de ses gloires. »

En 1896, Ernest Gagnon écrivait : « [la devise] résume admirablement la raison d’être du Canada de Champlain et de Maisonneuve comme province distincte dans la confédération ».

En 1919, sept ans après la mort de Taché, l’historien Pierre-Georges Roy soulignait le caractère symbolique de la devise de trois mots : « qui dit si éloquemment en trois mots, le passé comme le présent et le futur de la seule province française de la Confédération ». Cette phrase sera citée ou paraphrasée de nombreuses fois par la suite.

Quelques personnes ont cherché l’inspiration des trois mots de Taché. L’ethnologue Conrad Laforte a suggéré qu’il s’agissait peut-être de la chanson « Un Canadien errant » d’Antoine Gérin-Lajoie, ou encore le poème « Lueur au couchant » de Victor Hugo. L’écrivain André Duval croit que la réponse est plus simple encore : dans le vestibule de l’Hôtel du Parlement que l’on franchit en passant sous les armoiries du Québec se trouvent les armes du Marquis de Lorne, dont la devise était Ne obliviscaris (« Gardez-vous d’oublier »). La devise du Québec serait donc « à la fois la traduction de la devise du marquis de Lorne et la réponse d’un sujet canadien-français de Sa Majesté à cette même devise ».

Les auteurs qui ont publié sur le sujet dans des ouvrages de langue anglaise avant 1978 aboutissent aux mêmes conclusions que ceux qui ont publié en français, autant quant à l’origine de la devise, qu’à son interprétation ou le nombre des mots qu’elle contient. Dans la notice biographique de Taché rédigée en 1934 par l’Association of Ontario Land Surveyors, on peut lire : « M. Taché est également l’auteur de la belle devise poétique et patriotique qui accompagne les armoiries officielles de la province de Québec – Je me souviens – dont le sens exact n’est peut-être pas parfaitement exprimé par des mots anglais, mais que l’on peut sans doute paraphraser en lui attribuant le sens suivant : « nous n’oublions pas, et n’oublierons jamais, notre origine, nos traditions et notre mémoire de tout le passé. »

Les encyclopédies et les dictionnaires de citations, ceux de Wallace, Hamilton, Colombo ou Hamilton et Shields, fournissent tous les mêmes informations que les sources de langue française.

En 1955, l’historien Mason Wade donna son avis sur le sens de la devise en écrivant : « Quand le Canadien français dit : « Je me souviens », il se rappelle non seulement l’époque de la Nouvelle-France, mais également le fait qu’il appartient à un peuple conquis. »

Les armoiries et la devise de la province de Québec, « Je me souviens », sont sculptées sur le fronton de l’Assemblée nationale à Québec depuis les années 1880.

Controverse post-1978

En 1978, la devise de Taché remplace le slogan touristique « La Belle Province » sur les plaques d’immatriculation des voitures du Québec, initiative revendiquée simultanément a posteriori par la ministre Lise Payette et le ministre Denis Vaugeois 14 (voir l’article : La Belle Province). Selon l’historien Gaston Deschênes, cet événement marque le début d’une période où l’on tente de réinterpréter le sens de la devise dans les médias du Canada. Le 4 février 1978, Robert Goyette signe un article intitulé en anglais : « Car owners argue over motto » dans le quotidien The Montreal Star.

Cet article attire l’attention d’une lectrice, Hélène Pâquet qui, onze jours plus tard répond dans une lettre ouverte intitulée « Je me souviens, just part of it » :

« Monsieur,

D’après un article (4 fév.), il y a confusion concernant la devise du Québec. Comme vous l’avez écrit, elle est de E. E. Taché. « Je me souviens » n’est que la première phrase [de la devise], ce qui explique peut-être la confusion. La devise va comme suit :

Je me souviens / Que né sous le lys / Je croîs sous la rose.

I remember / That born under the lily / I grow under the rose.

Je suis la petite-fille de Eugène-Étienne Taché. Ma tante, Mme Clara Taché-Fragasso de Québec, est la seule des filles de E.-E. Taché toujours en vie. J’espère que [cette information] éclairera quelques-uns de vos lecteurs. »

— H. Pâquet, St-Lambert

Le lys et la rose sont respectivement les emblèmes floraux des royaumes de France et d’Angleterre. Cette nouvelle information eut une longue vie dans les médias avant d’être étudiée pour la première fois par Deschênes en 1992. Depuis 1978, l’idée que la devise gravée dans la pierre sur l’édifice abritant l’Assemblée nationale du Québec, employée officiellement par le gouvernement depuis lors, soit incomplète et possède une deuxième partie moins connue, se répand largement.

Lorsqu’elle est contactée par Deschênes en 1992, Hélène Pâquet n’est pas en mesure de préciser l’origine des deux phrases qu’elle cite dans sa lettre. Ses affirmations contredisent celles de son père, le lieutenant-colonel Étienne-Théodore Pâquet, qui, le 3 mars 1939, écrivait dans une lettre à John S. Bourque, gendre de Taché et ministre des Travaux publics, que « celui qui a synthétisé dans trois mots l’histoire et les traditions de notre race mérite d’être reconnu » autant qu’Adolphe-Basile Routhier et Calixa Lavallée qui ont composé le Ô Canada.

Il est connu aujourd’hui que la deuxième partie est en réalité une « deuxième devise », créée par le même Eugène-Étienne Taché, plusieurs années après la première, et qui devait paraître sur un monument symbolisant la « nation canadienne ». Le monument, qui n’a finalement jamais vu le jour, était une statue représentant une jeune et gracieuse adolescente, figure allégorique de la nation canadienne, portant la devise : « Née dans les lis, je grandis dans les roses / Born in the lilies, I grow in the roses ». Bien que le projet ne se concrétisât jamais, l’idée fut réutilisée en 1908 pour une médaille commémorant le 300e anniversaire de la ville de Québec, conçue par Taché, sur laquelle est écrit : « Née sous les lis, Dieu aidant, l’œuvre de Champlain a grandi sous les roses ».

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Diane Renaud
5

« Vous allez au fonds des choses M Boulianne, vous êtes vraiment une personne d’exception. Merci. »

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Guy Boulianne, auteur, éditeur et journaliste indépendant, membre de la General News Service Network Association (GNS Press) et de l'International Association of Press Photographers (IAPP) Il est aussi membre de la Society of Professional Journalists (SPJ). Il est le fondateur et l'éditeur en chef des Éditions Dédicaces LLC : http://www.dedicaces.ca.

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